EMPIRE DU SOLEIL

Publié le

(Empire of the sun)

de Steven SPIELBERG

(Etats-Unis / 1987)

date de sortie France : 16 mars 1988

genre : drame / guerre / 2h35

En 1941, la concession internationale de Shanghaï semble ignorer tout de l'occupation japonaise du reste du pays. James Graham, jeune fils d'un industriel britannique, y vit une existence protégée et pleine d'aventures imaginaires. Mais l'attaque de Pearl Harbour marque la fin de cet état de grâce, et James se retrouve séparé de sa famille. Condamné au statut d'errant, il se retrouve finalement emprisonné dans un camp de prisonniers où il doit apprendre à survivre...

Christian Bale. Collection Christophe L.Quand on connaît l’indéniable talent de ce conteur d’histoire qu’est Steven Spielberg, comment peut-il être concevable que ce film très sérieux, bien que sublime (l’un n’empêche pas l’autre), fût néanmoins un échec commercial lors de sa sortie cinéma ?

Doté d’un budget de 38 millions de $, le film n’en rapporta qu’un peu plus de 22 sur le territoire américain pour son exploitation cinéma. Pour autant, et désormais une des œuvres majeures du cinéaste, Empire du soleil marqua un revirement dans la filmographie du réalisateur qui nous avait habitué auparavant à des films plus légers, emprunts de rêve, de magie et d’émerveillement. Si Spielberg fût involontairement en son temps le créateur du concept de blockbuster estival, ses films interpellaient par leurs côtés divertissement familial. Les dents de la mer, Rencontres du 3ème type, 1941, Les aventuriers de l’arche perdue, E.T., La quatrième dimension (2ème segment) et Le temple maudit…témoignaient tous plus ou moins d’une volonté farouche de divertir le spectateur. D’une manière si plaisante d’ailleurs qu’il devint un réalisateur incontournable de la machine à rêves d’Hollywood.

Fort de son succès, Spielberg se donna donc les moyens de changer quelque peu de style. Un revirement spirituel dans son désir de tourner autre chose.

Si son précédent film, La couleur pourpre traitait déjà d’un sujet difficile et polémique (une saga s’étalant sur 30 ans, de deux sœurs séparées dans l’Amérique noire du début du 20ème siècle), Empire du soleil est la troisième œuvre sur laquelle Spielberg ne créé plus lui-même son histoire, mais l’adapte à partir d’un roman.

Après Peter Benchley (excellent bouquin d’aventures pour l’époque) pour Les dents de la mer,John Malkovich et Christian Bale. Collection Christophe L. Alice Walker pour La couleur pourpre (Sorte de journal intime où le personnage écrit des lettres à Dieu) c’est au tour de James Graham Ballard (décédé en avril 2009) d’être adapté par le roi d’Hollywood.

Le pavé, en grande partie autobiographique, de l’écrivain anglais, riche en détail de toutes sortes, n’était, encore une fois pas facilement adaptable sur une courte durée (1h30/45 étant généralement la durée moyenne d’un film pour la patience du spectateur et la rentabilité des séances quotidiennes), mais c’était sans compter sur la pugnacité du cinéaste. A partir du moment où les droits du roman sont acquis, il tient à coller au plus près d’une histoire forte et qui recèle également tous les sujets de prédilections qui plaisent au cinéaste. L’enfance, la guerre…la première étant sacrifiée par la seconde.

Analyste sensible du monde contemporain qui l’entoure, Spielberg possède indéniablement cette force de tourner des plans d’une efficacité redoutable. A l’instar de David Lean (une référence pour Spielberg), il met le paquet sur le nombre de figurant et la reconstitution de décors pour nous livrer des plans de toute beauté, malgré la noirceur du propos. Le moindre petit geste, anodin en apparence sera magnifié en fin de film et amène inévitablement une émotion réelle. En exemple…lorsque le jeune Jim erre dans les rues de Shanghai, il est pris en main par un soldat américain (John Malkovitch) Ce dernier lui ausculte alors sa dentition, ses cheveux, ses vêtements…Jim semble être un enfant issu d’une classe bourgeoise et peut-être pourra-t-il en retirer un quelconque bénéfice. Alors que la guerre se termine, le jeune Jim se retrouve avec d’autres enfants perdus. Lorsque ses parents le retrouvent, ce dernier les a presque oubliés. Alors que sa mère se penche vers lui, Jim refera les mêmes gestes que l’américain. Il regardera les dents de sa mère (Nooon, il n’y a pas de jeu de mot, c’est un pur hasard), puis ses cheveux, ses vêtements, avant de la serrer enfin dans ses bras…

Collection Christophe L.Il sait également dénicher les acteurs qui feront passer l’émotion voulue. Que ce soit les tous jeunes Henry Thomas et Drew Barrymore dans E.T. où ici, le tout aussi jeune Christian Bale, il a ce don particulier d’être en osmose avec ses comédiens, et de lancer plus ou moins leurs carrières. Whoopy Goldberg, bien que plus âgée, lui doit à ce titre, énormément.

Tourner avec Spielberg devient donc un rêve pour pas mal de comédiens américains, tant le bonhomme s’échine à faire du vrai bon cinoche.

Reste cependant à passer le jugement du public…

Pas vraiment un film de guerre, mais plus un film sur la guerre, on est en effet loin des productions telles que Le jour le plus long, Un pont trop loin, ou encore La grande évasion…Pas de tapis de stars, pas d’héroïsme glorifiant la toute puissance de l’armée américaine…Spielberg préfère s’attarder sur les victimes collatérales de ces conflits, aujourd’hui connus de tous, du moins dans les grandes lignes.

Ici, le héros n’est pas un brave soldat, mais un enfant qui va essayer de survivre à quelque chose qu’il ne comprend pas et qu’il n’a pas voulu. Comme je l’ai déjà dit, ce n’est pas un film de guerre classique, le propos en est tout autre, et dans son récit, Spielberg montre la maladie, la mort, la promiscuité des prisonniers, et l’innocence bafouée d’un jeune garçon on ne peut plus attachant finalement.

Le récit est aussi profondément ancré dans la situation politique entre la Chine et le Japon d’alors. En tant qu’occidentaux, nous n’avons pas forcément toutes les cartes de la compréhension du conflit. Spielberg le sait, mais cela ajoute finalement au réalisme de la situation…en vivant aux côtés du jeune Jim, nous voyons la guerre avec ses yeux, son innocence,Collection Christophe L. son cœur. Nous sommes donc alors aussi perdus que lui. Si la situation géopolitique nous dépasse parfois, c’est l’humanité resplendissante du jeune garçon qui prédomine dans sa candeur touchante. D’ailleurs, à part les explosions dues aux bombardements alliés sur le camp de prisonniers, Spielberg ne montre que peu de chose de la guerre réelle. Même l’explosion de la bombe atomique n’est en fait que suggérée par une lumière vive. Il ne veut pas en mettre plein la vue comme le feraient d’autres films de guerre en mettant en scène des combats et une flopée d’explosions (il se rattrapera plus tard sur le Soldat Ryan), aussi se concentre-t-il sur la vie d’un camp de prisonniers et tous les petits business qui le structurent et le régissent.

Le jeune Jim va tout faire pour se rendre indispensable, courant de droite à gauche pour satisfaire le plus grand nombre.

C’est peut-être cela qui a dérouté le public de l’époque, s’attendant plus à une resucée du Pont de la rivière Kwaï, que la survie d’un enfant dans un monde adulte qu’il égratigne au passage. Que nenni, si David Lean reste un monument à lui tout seul, pas question pour Spielberg de faire quoi que ce soit qui ressemble à quelque chose qui a déjà été fait, même si c’est par une de ses références absolue. Ce qui ne l’empêche pas d’apprendre de ses maîtres. Hitchcock fut un professeur évident à la vision de Duel.

Christian Bale. Collection Christophe L.Il a appris de Lean, les plans larges et l’importance de la figuration pour des plans impressionnants de réalisme. Dans pratiquement tous ses films, il y a quelques plans avec des mouvements de foule. D’abord générale, la foule se rétrécit pour se focaliser sur un ou plusieurs personnages forts de son histoire, que suivra le cinéaste pour nous faire partager sa vie. Ou à l’inverse, on suit un personnage puis le plan s’élargit pour prendre conscience de la foule qui l’entoure. Une manière efficace de souligner la commune mesure des personnages, et le chemin tout tracé pour s’identifier à lui.

Les tics itératifs filmiques de Spielberg se font ici la part belle et servent donc merveilleusement un récit plein d’espoir, de courage et d’humanité.

Toujours accompagné musicalement par le très inspiré John Williams, la BO souligne les moments les plus forts, mais aussi les plus intimes et les plus tristes d’une tranche de vie qui ne laisse décidément, et comme toujours avec Spielberg, guère indifférent. 18/20



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Commenter cet article

kschoice 05/08/2010 18:56

Comme je le dis souvent, si j'ai pu, par ce simple article, donné envie de voir ce chef-d'oeuvre, je sais que je n'oeuvre pas pour rien en ayant créé ce blog.
Je suis donc bien heureux que le film ait plu, car ce n'est pas donné à tout le monde, c'est somme toute assez spécial, et un peu tourné à l'ancienne...le découvrir aujourd'hui, et de plus l'apprécier révèle un amour du vrai cinéma.
Au plaisir d'un prochain com :-)

pronostics foot 05/08/2010 11:04

et bien c'est fait, et franchement merci, ca valait le détour j'ai bien apprécié!

kschoice 07/06/2010 21:01

Eh bien j'en suis heureux ! C'est avant tout pour cela que ce blog existe, et si je peux faire découvrir certains films...au moins je n'oeuvre pas pour rien.
Merci ;-)

pronostics foot 07/06/2010 14:13

je ne l'ai jamais vu mais grâce à votre critique, je vais y remédier rapidement

Kschoice 07/10/2009 20:53

@Ideyvonne...
Mon préféré de Spielberg reste La couleur pourpre que je chroniquerai prochainement (enfin si j'arrive à accéder à mon interface, ce qui n'est pas gagné en ce moment) Et dire que pour Empire du soleil, Spielberg n'était pas à 100 %, il y est allé un peu à reculons car le projet lui faisait un peu peur, mais force est de constater qu'il s'en tire haut la main, même si l'histoire et les personnages possèdent quelques lacunes scénaristiques. Un excellent film c'est clair.
@ Pierre...
Je ne peux que te conseiller de le voir dans ce cas, en prenant soin toutefois de te défaire de ce que tu connais du cinéma actuel. Avec Empire du soleil, on replonge dans les années 80 et ses codes qui n'ont plus cours aujourd'hui. Mais c'est assurément du grand Spielberg, donc...fonce !