LA COULEUR POURPRE

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de Steven SPIELBERG

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sortie cinéma : 10 septembre 1986

Film américain - genre : drame / 2h35

Année de production : 1985

Le destin de deux soeurs Celie et Nettie dans l'amérique noire du début du 20 ème siècle. Séparées de force par un homme qui deviendra le mari de Celie, Nettie s'exilera en Afrique, jurant de lui écrire aussi souvent que possible, tandis que Celie devra se battre pour survivre dans un monde où les femmes n'ont pas vraiment la parole, si ce n'est peut-être Shug Avery, une chanteuse de cabaret dont "Monsieur" est éperdument amoureux. Les deux femmes vont apprendre à se connaître, à s'apprécier...et à changer. 30 ans d'une vie de labeur, d'humiliations et de drames divers. Sans compter que Nettie qui avait promis d'écrire, n'envoie aucune lettre.

Whoopi Goldberg. Collection Christophe L.Le devoir de mémoire. Si on en parle depuis des décennies dans les cours dhistoire de nos chères (dans le sens affectif et non pécuniaire) écoles, afin de ne pas oublier les conflits majeurs du siècle dernier (eh oui les années 1900 font déjà parties dun autre âge, et ceux et celles qui y sont né(e)s avec), ce que lon apprend à lécole se focalise essentiellement sur les conflits armés et évènements politiques qui ont jalonnés le 20 ème siècle. De la première guerre mondiale à la guerre du golfe en passant par la chute du mur de Berlin et la guerre des Balkans, les livres oublient néanmoins  des sujets plus tabous qui survivent malgré tout dans lhistoire par les combats quont menés beaucoup dhommes et femmes pour les droits civiques et les libertés individuelles, pour progresser et faire oublier des us ancestraux qui nont plus lieu dêtre.

Afin de faire changer les mentalités et de montrer aux yeux du monde que chaque homme sur Terre est le frère ou cousin de son voisin le plus proche, certains militent ardemment dans les rues, créant de gigantesques rassemblementset  tous les problèmes de confrontations entres pros et détracteurs du dit militantisme.

Dautres, plus posés, moins  enclins au prosélytisme politique et publicitaire à grande échelle, préfèrent raconter, écrire des histoires, afin de laisser le choix au lecteur de se faire sa propre opinion. Des contes pour adultes qui font réfléchir à la bêtise de lêtre humain et qui mettent en avant labsurdité de vouloir à tout prix se conforter à la tradition séculaire pour ne pas avoir à affronter quelque changement que ce soit.

Linconnu, on le sait désormais, fait peur. Linstinct primaire est de combattre cette peur en se réfugiant dans ce que lon connaît, ce qui nous rassure, même si ce nest pas le meilleur des mondes. Pour les plus radicaux, on doit détruire ce qui nous fait peur, ce que lon ne comprend pas. Pour dautres, au contraire, il faut comprendre ce qui nous échappe afin de ne plus en avoir peur et aller ainsi de lavant.

 

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En 1984, une romancière noire américaine du nom dAlice Malsenior Walker publie un essai qui fera date dans la littérature américaine. Intitulé La couleur pourpre (son premier titre étant Watch for me in the sunset / Guette-moi dans le crépuscule) le livre raconte, au travers de lettres écrites à Dieu, les mésaventures dune jeune fille dans lAmérique noire du début du 20 ème siècle. De son enfance en compagnie de sa sur bien aimée, à son mariage forcé alors quelle na que douze ans (âge nubile marquant généralement la possibilité physique denfanter donc de vivre maritalement) le livre décrit la pauvreté, lignorance, la main mise du pouvoir masculin sur les femmes sur une période de plus de 30 ans. Période durant laquelle elle sera confrontée à la dure vie des femmes, de la séparation puis des retrouvailles avec sa sur avec qui elle gardera des liens dune solidité à toute épreuve.

Superbe livre qui obtint non seulement le Prix Pulitzer, mais également lAmerican Book Award (sorte dOscar littéraire), il est aussi polémique car il met en exergue le racisme des blancs, ainsi que le machisme du mâle noir, allant même jusquà détailler des scènes érotiques lesbiennes (lauteur revendique avec naturel et sans vergogne sa bisexualité). Mais au travers des lettres que son héroïne commence toujours de la même manière (« Cher Bon Dieu) le livre se transforme peu à peu en un journal dont lintimité devient le point dorgue dune uvre qui marque inévitablement le lecteur.

Collection Christophe L.Pour cela, Alice Walker sinspire très largement des générations passées de sa famille. Plusieurs situations du livre ont donc des relents de vécu. De son propre aveu, lécrivain à dabord fait ce livre en hommage à ses ancêtres, et même si elle les présente dune dureté absolue, ils nen restent pas moins humains. Cest avant tout cette notion dhumanité quelle cherche à mettre en avant, tout en abordant beaucoup de thèmes annexes. La religion et le sexe. Les deux nallant pas forcément ensemble, il ne pouvait en résulter que des réactions négatives. Cependant, le livre est tellement bien écrit, avec une justesse et une humanité débordante, que le message passe au-delà de toutes les espérances. Elle ne sattendait nullement à recevoir lAmerican Book Award, et encore moins le prix Pulitzer, quelle pensait réservé aux journalistes.

Limportance de la religion est donc prépondérante dans cette uvre, et cela, même si Celie sen détourne finalement. Elle nest pas la seulela chanteuse Shug Avery, dont le père est pasteur, est reniée par ce dernier parce quelle décide de se consacrer à une carrière de chanteuse de jazz, avec toute la décadence quelle peut entraîner, au détriment de la chorale où il voulait quelle officie.

A cette époque, la religion était considérée comme un rocher auquel on pouvait saccrocher, face à une vie faite de misère et de larmes. Mais devant un dieu qui reste résolument sourd à ses prières, Celie va peu à peu sémanciper de tout ce quon lui a appris, et découvrir un monde non pas fait despoir dune vie éternelle et dun monde doucereux où règne lamour dun dieu quelle na jamais vu, mais dune vie terrestre quil lui faut dompter si elle veut continuer à vivre. Cest aussi un livre sur la désillusion de la religion. Certains en effet, se réfugient dans la religion au détriment de ceux qui les entourent. Se contentant de faire ce quon leur a appris, de se conforter aux traditions séculaires et de bannir toute évolution personnelle sous peine de se voir châtier par la loi des hommes, puis plus tard celle de Dieu.

Celie, dans son odyssée à dimension humaine, va réaliser que, peu importe ce que lon croit, ce qui est le plus important, ce sont eux qui nous entourent.

A ce titre, si lauteur a changé son intitulé, cest pour une simple et bonne raisonLors deDanny Glover et Whoopi Goldberg. Collection Christophe L. lécriture de ce livre, elle avait souvent coutume de se promener dans la nature. Et ce quil y voyait était un océan de pourpre. Cette couleur à lépoque, était partout autour delle.des fleurs champêtres qui coloraient des champs à perte de vue, aux vêtements que les gens pouvaient porter. Il y en avait tellement, que les gens du coin ne le voyait pas, ne le voyait plus.

La couleur pourpre est donc une parabole de lhumain. Noyés dans la masse, nous même et ceux qui nous entourent devenons insignifiants, banals, à un point tel que nous devenons invisibles. Que lon sintéresse à une personne, et la vie de celle-ci se mettra à changer. A leur tour, si ces personnes sintéressent aux autres, cest alors tout un microcosme qui va se mettre à vivre, à évoluer. On se rend compte de lautre comme un autre soi-même, un reflet cependant différent qui fait que si on lignore, on signore finalement soi-même.

Une phrase à la fin du livre et du film englobe toute la complexité de la relation quentretient Celie avec sa conception du divin. Car même sil elle séloigne dun dieu absent et sourd à ses prières, pour mener sa propre existence, au plus profond delle-même, elle pardonnera également un divin qui ne la pas vraiment gâtée dans sa vie en restant attaché à un dieu dont elle sest volontairement éloignée.

« Je suis pauvre. Noire. Et peut-être même mocheMais cher Bon Dieuje vis ! Je vis ! »

Cest peut-être blasphématoire, incongru et choquant pour certains, mais au final terriblement beau et humain.

A la fois dur, injuste, mais emprunt dun espoir quasi constant et teinté dun humour tout innocent et en délicatesse, le livre ne pouvait quintéresser un cinéaste tel que Spielberg. En effet, il y a là tous les ingrédients dun grand filmlinjustice, la dureté de vie, le sexisme, et surtout le courage de vivre, il nen fallait pas plus pour le cinéaste qui cherchait alors à se démarquer de son style divertissement familial. 

 

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Kathleen Kennedy, Steven Spielberg, Alice Walker, Quincy Jones

 

Cest la productrice Kathleen Kennedy, une fidèle du cinéaste avec qui il avait déjà travaillé sur E.T. qui incite le réalisateur à lire ce livre de femmes. Lui-même issu dune famille nombreuse avec plusieurs surs autour de lui, il est de suite fasciné par cette histoire, et par ce que les deux surs devront endurer durant leur vie, de leur séparation à leurs retrouvailles.

Dans son désir de sortir des sentiers battus, Spielberg, déjà en avance sur les cinéastes dalors qui comptent à Hollywood, entame avec La couleur Pourpre un voyage différent, en vue dune autre reconnaissance que celle quil possède déjà.

Comme un faiseur de tubes radiophoniques, le cinéaste est un money makertout ce quil touche se transforme en succès, et son nom devient synonyme dargent. Il produit beaucoup (Joe Dante pour les Gremlins ou Laventure intérieure, Tobe Hooper pour Poltergeist, Richard Donner pour les Goonies, Robert Zemeckis pour Retour vers le futur, ..

Daucuns pensent de lui quil est avant tout un businessman avant dêtre un vrai cinéaste, et si ses films ont la faveur du public, les professionnels du cinéma ne le récompenseront que très rarementSil cumule à outrance les nominations (une 50aine sur lensemble de sa carrière), il nobtiendra dans sa carrière que 3 Oscars, 5 Golden globes et 2 Bafta (tous pour Schindler et Soldat Ryan). Pourtant, il fait preuve dans ses films dune réelle prouesse technique, et dun talent indéniable dans la direction dacteurs.

Spielberg lui, sans en prendre ombrage pour autant, désire montrer quil est aussi capable dautre chose. A linstar de David Lean quil vénère en tant que cinéaste, avec La couleur pourpre, il entame un tournant dans une carrière où il na plus rien à prouver au public, peut-être à lui-même et à ses pairs, ce qui ne lui fait pas peur. 

Whoopi Goldberg. Collection Christophe L.Un peu comme le faisait John Steinbeck dans ses livres, avec La couleur pourpre, il va donc mettre en image toute une vie à dimension humaine, avec tout ce que cela comporte de bon et de mauvais. De beau et de sordide. De joie et de tristessePour lui, la faiblesse est humaine, mais surtout une force quand on arrive à la canaliser. Et Celie, la touchante et formidable héroïne de ce livre possède en elle ces deux entitésla faiblesse et la force. De lesprit et du corps. Car tous deux évolueront dans une lumière quelle croie divine mais qui finalement irradie delle-même.

A ce titre, la lumière est toujours prépondérante dans les films de Spielberg, et ce, même quand il nous montre le sordide. La photographie (Allen Daviau) est ici un atout considérable pour ce film qui restituera à merveille le chaud soleil du sud, ou les plaines dAfrique, la poussière des maisons ou la sueur sur les visages et les corps de personnages tour à tour ignobles ou attachants.

Pour autant, si le film est un vrai bonheur visuel, il nest pas forcément non plus une critique virulente contre une société en perdition, mais plus un constat des dommages collatéraux quelle provoque. Il ne tient pas non plus à se poser en donneur de leçons. Il se contentera de mettre en scène le drame dune vie, et de tous les personnages qui gravitent autour delle.

Comme un devoir de mémoire, ici plus un hommage du curjuste une belle histoire que beaucoup ont détourné en polémique inutile et surtout stérile.

Car La couleur pourpre est avant tout une formidable leçon de vie, en lieu et place dun mélo larmoyant que beaucoup considèrent dune hypocrisie sans borne doublé dun mercantilisme obsessif. Quun blanc, juif de surcroît fasse un film avec une quasi majorité de noirs, était, à lépoque, tout simplement difficilement compréhensible. Ca ne pouvait donc être que pour largent, et pour faire parler de lui en provoquant une Amérique encore bien puritaine à lépoque.

 

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Alice Walker, Steven Spielberg & Quincy Jones

Cest ici tout le contraire. Il sait que le sujet va rebuter de prime abord, et que ce quil montre durant les 2h30 de son film sera inévitablement comparé avec son travail passé, ce dernier étant essentiellement basé sur le divertissement commercial à base de gros effets spéciaux. Ce film tranche radicalement avec le style qui avait fait de lui le roi dHollywood. Cest avant tout un respect profond de luvre originale et surtout un attachement sincère à ce que cette uvre peut apporter de bon à lêtre humain. Tant sur le plan de la réflexion que de lémotion.

Jamais auparavant, dans les uvres de Spielberg, lémotion navait été, et ne sera par la suite, si profonde, si viscérale (pas même dans Amistad, pourtant plus sombre, plus réaliste). En remontant dans le temps en se focalisant sur la population noire du début du 20ème siècle, il remonte également tous les mécanismes de lhumain. Ses travers, ses défauts, mais aussi ce quil possède de plus précieux, lamour et le courage de vivre sa vie, aussi dure et cruelle soit-elle. Si ces valeurs sont aujourdhui enfouies sous des tonnes dindividualisme forcené et dégoïsme exacerbé, elles prennent ici tous leurs sens dans une histoire à la fois simple et tragique. Ce nest pas tant une histoire du passé, car cette histoire pourrait être encore aujourdhui des plus explicites. La signification cachée du titre prend donc ici tout son sens.

Si Celie nest pas née au bon endroit au bon moment, elle nen est finalement que plus attachante. Elle représente linnocence bafouée par les hommes et leur basse moralité. Dabord violée par son propre père, séparée de son enfant qui sera adopté, puis « refourguée » à celui qui deviendra non pas son mari mais « Monsieur », séparée avec violence de sa sur qui est tout pour elle et supportant des enfants qui ne sont pas les siens et qui la traitent comme la pire des bonniches, Celie va apprendre à vivre sa vie au travers de celle des autres, de la chanteuse de cabaret (Margaret Avery) à la femme obèse de son beau-fils (Oprah Winfrey), elle sera le lien qui unit tous les personnages de cette histoire. Elle sera la lueur despoir pour bon nombre des personnages de cette saga paradoxalement sombre dans son propos, mais dune luminosité à la fois visuelle, mais surtout humaine. 

 

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Mais en se basant sur le combat dune femme, noire de surcroît dans lAmérique si peu lointaine qui rend banal la discrimination, Spielberg va heurter, surprendre son public habituelmais en récupérer un autre, plus adulte. Il nabandonne pas pour autant ses uvres de divertissement pur, mais désormais, sa carrière sera jalonnée duvres différentes. Plus sérieuses, plus aboutiesEmpire du Soleil, Amistad, La liste de Schindler, Soldat Ryan ou encore Munichtémoigneront tous de son implication dans lhistoire de lhumanité en replongeant dans des drames aujourdhui connus de tous.

Pour sa première incursion sur ce domaine, il choisit donc le roman dAlice Walker, qui le bouleverse tellement, quil ne veut pas attendre pour le transcrire à lécran.

Pas de grosse production, pas de story-board, pas deffets spéciaux, et 2h30 dune vie emplie de drames de toutes sortes et démotions diversesMême John Williams nest pas de la partie.  Cest dire si le changement est totalJuste une belle histoire et son savoir faire de cinéaste, même sil sait pertinemment quil prend un gros risque avec ce tournage quil considère lui-même comme la mise en scène dune troupe de théâtre.

En effet, le public ne suit pas, du moins pas autant quavant, et le film est un échec public, au regard de ses uvres passées.

Si ses précédents films cumulaient allègrement les 5 ou 6 millions de spectateurs en France (jusquà 9,5 M/> dentrées pour E.T qui reste à ce jour son plus gros succès en termes dentrées), La couleur pourpre atteint « péniblement » le 1,8 million dentrées. Ce qui est somme toute très honorable, bien que très différent de ce que ses précédents films avaient rapportés. Dun budget denviron 15 millions $, le film en rapporte un peu moins de 100 millions en fin dexploitation cinéma. Ce qui nest pas un échec véritable donc puisque tout le monde rentre dans ses frais et que le film fait un beau bénéfice. Cependant, avec le temps, le film trouvera son public pour devenir lun de ses films les plus beaux avec Empire du soleil, pourtant son seul et véritable échec public (38 millions de budget22 millions de recettes US)

 

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Whoopi Goldberg

Magnifiquement interprétée par une débutante, alors inconnue, qui nous arrache des larmes et nous fait frissonner de compassion, Whoopi Goldberg donne vie à un personnage hors du commun. Cette dernière, officiait en tant que comique stand-up sur les scènes de Broadway (Eddie Murphy et Richard Pryor ont fait de même avant de connaître les succès cinématographiques quon leur connaît désormais). Comme beaucoup de monde à lépoque, elle lit elle aussi le livre de Walker, et touchée par lhistoire, décide décrire une lettre à lauteur. Une lettre qui touche vraiment Walker qui décide de venir la voir en spectacle. Quand le casting est en cours de création, lauteur  convainc Spielberg de faire passer une audition à cette jeune femme pleine dhumour mais dont elle sent une force émotionnelle fabuleuse. Le casting de Goldberg se fait en dehors de toute procédure habituelle. Convaincue que le rôle de Sofia (qui sera tenu plus tard par Oprah Winfrey) est fait pour elle, elle décide dimposer son style comique stand-up en faisant son numéro devant une quarantaine de personnes à la fois hilares et émues.  Spielberg tombe sous le charme et lui octroie le rôle principal. Goldberg tente même de dissuader le cinéaste, prétendant que ce nest pas trop son style, et que si ça ne marche pas ce sera une véritable catastrophe. Le cinéaste, confiant, lui assure du contraire. Le temps prouvera quil avait raison.

Dune force éblouissante, qui marque au fer rouge le spectateur, Celie va évoluer dans un univers sordide que Spielberg réussit tout de même à styliser de la plus belle des manières

Les décors en premier lieutournant en milieu naturels, la plupart du temps, le cinéaste nous gratifie de plans sublimes et colorésfleurs champêtres et couchers de soleils, plans larges dune nature aussi cruelle que belle, à linstar finalement de lhumanité qui foule son sol, ce dernier parfois dur et rocailleux ou généreux selon que lhumain sen occupe ou pas.

Tout est calculé au millimètreSpielberg désirant un champ de fleurs qui nexiste pas, va faire planter des milliers de graines de fleurs pourpres, même si, pour cela, il faudra attendre quelles poussent.

Malheureusement, le pourpre annoncé, tient plus du rose, ce qui ne convient pas au réalisateur. Cest la couleur pourpre quil tourne, non la couleur rose. Déjà quil avait abandonné lidée dun tournage Noir & Blanc pour mettre en avant la couleur, jusque dans son titre, ce nétait pas pour laisser passer un détail tel que celui-ci.

En 1985, les effets numériques nexistant pas encore, léquipe technique se voit contrainte de devoir teinter les fleurs du premier plan avec une teinture naturelle spéciale et bio dégradable.

Pour les scènes dhiver, pourtant tournées en plein été à 35°, le stratagème est de recouvrir une partie des champs, tondus pour loccasion (on est en hiver) avec du sel, et de la mousse, biodégradable elle aussi, pour obtenir leffet désiré.

Mais les décors et la photographie superbe, ne sont pas les seuls avantages du filmIl y a aussi la musique

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Steven Spielberg & Allen Daviau

En fan de comédie musicale quil est (louverture dIndiana Jones et le temple maudit en est certainement lexemple le plus probant), la musique est ici plus prépondérante que dans ses autres films. La jovialité dun peuple passionné est souvent sujette à des scènes dignes des plus grandes comédies musicales, mais dans un registre ici plus dramatique bien que profond. Que ce soit les sessions de la chanteuse Shug Avery dans le cabaret perméable dHarpo ou le formidable duel entre le chur déglise, lyrique et religieux , et la marche soul/jazz de la fille du pasteur, les confrontations de style ne révèle finalement quune chosela passion et lamour de la vie, de lautreque ce soit Celie dans le cabaret, où le père dont lamour manque cruellement à la chanteuse. La musique est donc un vecteur démotion formidable qui réunira, rapprochera, ou rendra complice la plupart des personnages.

Si John Williams nest pas de la partie, cest parce que Spielberg tient à tourner un film qui rend pleinement hommage au peuple dont il choisit de raconter lhistoire.

Aussi talentueux soit-il, Williams ne peut, en toute légitimité, donner ce que Spielberg recherche. Une musique populaire, qui a ses codes, un son particulier, une âme.

De toute manière, il na pas vraiment le choixalors que les droits sont en cours dobtention, cest  Quincy Jones qui en est déjà le producteur musical.

Ce dernier, essentiellement connu pour être le producteur qui a lancé la carrière solo de Michaël Jackson avec son album Off the wall et bien sûr le mondialement célèbre Thriller, Jones est avant tout un musicien qui côtoie, produit ou joue avec les plus grandsDe Ray Charles à  Count Basie en passant par Dizzy Gillespie et Lionel Hampton pour lesquels il fût trompettiste.

Le gaillard connaît donc la musique, et beaucoup dartistes de la veine de Barbra Streisand et Franck Sinatra  le côtoieront durant sa carrière.

Ciblé Jazz, sa musique se prête à merveille pour le cinéma (suivant les traces de Miles Davis probablement), et il écrira moult bandes originales (films mais aussi série) à linstar de Lalo Schiffrin quil connaît très bien, pour des réalisateurs tout aussi prestigieux que les musiciens quil a jadis côtoyés. Sidney Pollack, Sidney Lumet, Sam Peckinpah, Norman Jewison, Steven Spielberg bien sûr, ou plus récemment, après 20 ans dabsence, Quentin Tarantino ou Jim Sheridan.

Cest dire sil est à même de fournir le matériel adéquat à la saga resplendissante de Spielberg. Même si on séloigne du jazz quil affectionne tant, il maîtrise la Soul/> et le Blues en écrivant une partition qui valorise encore plus une uvre déjà précieuse par son sujet, et la justesse de jeu des acteurs.

Cest également Jones qui insiste pendant la pré-production, pour que Spielberg continue son travail sur ce film. En effet, le réalisateur a conscience de tourner sur un sujet quil ne maîtrise pas et dont il ne connaît pas lâme profonde. La tâche est ardue, sil adore le bouquin, et quil désir vraiment le porter à lécran, cette incursion profonde dans le monde des noirs américains nest pas inscrit dans un style narratif  où il est des plus à laise. De plus, il ne veut en aucun cas choquer la population noire en montrant leurs ancêtres comme étant des rustres durs et méchants. Il nest pas noir et le voilà à réaliser une saga sur un peuple dont il ne connaît rien finalement. Avec des mots simples, le musicien réussit à convaincre le cinéaste « Stevenes-tu allé faire des recherches sur Mars ? Es-tu devenu martien pour réaliser E.T. ou Rencontres du troisième type ? Sincèrement »

  

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Quincy Jones, Michaël Jackson & Steven Spielberg

 

Après tout, il ne sagit que de cinéma, de raconter une histoire, de mettre en image un scénario, des costumeset pour tout ce qui est de la technique dun film, Spielberg na plus rien à prouver.

Pour la chanson phare du film (Sister), Quincy Jones fait même appel à Lionel Ritchie (alors en pleine gloire 80s) pour écrire les paroles. La chanson est même présentée personnellement à lauteur Alice Walker, qui la trouve admirable, tant la chanson réussit à retransmettre cette forte amitié, pour ne pas dire plus, auparavant bien improbable, entre Celie et Shug. De plus, la chanson reprend à merveille le style musical des années 30, aux rythmes si spéciaux et au son de piano de cabaret parfois dissonant, car mal accordé.

Mais le professionnalisme du musicien fait merveille sur tout le film, même sur les scènes aux nombreuses transitions Amérique/Afriquealors que Celie, après avoir trouvé les lettres,  cachées par Monsieur, lit celles-ci, les séquences senchaînent tant visuellement que musicalementdun chant blues de travailleurs ferroviaires aux chants tribaux dAfrique, des gouttes deau qui tombent dans des casseroles aux sons de xylophones en bois traditionnels, ces séquences sont un pur enchantement de couleurs et de sons.

 

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Celie & Shug (Whoopi Goldberg & Margaret Avery)

Initialement prévue pour le rôle de la chanteuse Shug Avery, Tina Turner qui avait fait ses premiers pas au cinéma dans Mad Max III, refuse finalement un rôle pourtant fort et sensible. Son argument est simple et indiscutable, on ne peut plus compréhensible « Jai déjà vécu la vie de Célie avec Ikeje ne veux pas la revivre. » Inutile dinsister.

En engageant Margaret Avery, véritable chanteuse elle aussi, mais forcément moins célèbre que Turner, il crédibilise un peu plus un casting composé pour la plupart dinconnus. Inconnue  ? Pas tant que ça, si le cinéaste lembauche, cest en occultant complètement quil lavait déjà fait tourner dans un téléfilm en 1972Something evil. Cest la chanteuse qui lui rappelle à son bon souvenir.

Destin ? On pourrait le croire finalementil ny a quà comparer les patronymes du personnage et son interprèteShug Avery / Margaret Avery

Et que penser de lhistoire dOprah Winfrey ? Ayant lu le livre, elle tombe sous le charme du personnage de Sofia. Cest exactement elle, son caractère. Fière, indépendante, obstinée et fonceuse. Quand elle a connaissance que le livre va être adapté à lécran, elle na alors de cesse de faire des pieds et des mains pour faire partie du casting. Son nom inscrit sur ce dernier, sen suivent de longues semaines sans aucune nouvelle de qui que ce soit. Quand elle reçoit un appel des bureaux de Spielberg alors quelle commence tout juste une cure damaigrissement, elle demande pour quel film, espérant de tout cur que ce soit pour La couleur pourprelorsquon lui annonce que cest pour Moonsong, elle est certes un peu déçue, mais se rend sur le tournage. En effet, Spielberg avait pour habitude à lépoque de rester secret sur ses tournages, et donnaient donc à ces derniers, des noms de code. Quand elle prend connaissance des noms des personnages, elle éclate littéralement de joie. Elle sera finalement Sofia, la femme dHarpoqui, à bien y regarder est son prénom inversé et masculin. OPRAH --- HARPOces deux-là étaient donc faits pour  se retrouver à lécran. Leurs caractères similaires, dirigés par un amour vache mais sincère,  est de ce fait un plus indéniable à une histoire déjà bien chargée en personnages attachants.

Même Danny Glover, qui a fait son chemin par la suite, navait à lépoque commencé son aventure cinématographique (dabord acteur TV) quà peine un an plus tôt avec Witness de Peter Weir et Silverado de Lawrence Kasdan. Il faut souligner dailleurs que Glover est le seul acteur du film, à ne pas avoir du passer une audition pour le rôle. Cest Spielberg lui-même qui impose le choix de cet acteur quil avait remarqué dans un téléfilm, et avec qui il désirait tourner plus que tout.

Suivront également Rae Down Chong qui tourna quelques années plus tôt pour notre frenchy Jean-Jacques Annaud avec La guerre du feu, ainsi que Larry Fishburne (guitare en bandoulière), aujourdhui connu de tous les fans de SF comme étant le Morpheus de la trilogie Matrix.

 

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Steven Spielberg & son fils Max sur le tournage

Le destin semble vraiment habiter luvre et son adaptationalors quil sapprête à tourner la scène de laccouchement qui ouvre le film, sa femme de lépoque, alors enceinte (Amy Irving) lappelle au téléphone pour lui annoncer que laccouchement ne saurait tarder.

Cest donc le producteur associé de Spielberg, Frank Marshall qui tourne donc la scène en suivant scrupuleusement les directives du réalisateur, après que ce dernier ait préparé toute la scène.

Peu de temps après la naissance de Max, son premier fils, le bébé, un peu malade, ne cesse de pleurer toute la nuit alors que Spielberg travaille sur les rushes de la scène de laccouchement. Ne sachant quoi faire pour le soulager, lui vient alors lidée denregistrer les pleurs du bébé sur un magnétophone quil garde toujours près de lui pour son travail.

Retravaillés en studio, les pleurs du bébé se retrouveront finalement à lécran, concrétisant la naissance dun bébé factice recouvert dun peu de neige carbonique pour simuler la chaleur corporelle du bambin confrontée au froid hivernal. La scène, rappelons-le est tournée en plein été par 35°. Et cest là, à bien y regarder que réside le seul défaut du filmalors que la température est censée être en dessous de zéro, on ne voit à aucun moment à lécran lexhalation des acteurs. Un détail qui au final passe facilement inaperçu, et qui nentache pas vraiment lensemble.

Tournage expérimental par excellence, Spielberg délaisse la grosse machinerie hollywoodiennepas de story-board, un casting technique essentiellement composé de noirs, à la demande expresse dAlice Walker pour lautorisation dadaptation. Cette dernière dabord scénariste, écrit un scénario qui reprend son histoire et dans lequel elle va même bien au-delà. Mais, pour des raisons personnelles, et alors que Spielberg tombe sous le charme du scénario, elle décide de renoncer à ce poste et reste alors consultante sur le plateau, aidant le scénariste hollandais Menno Meyjes à mener sa tâche à bien.

 

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Le scénariste Menno Meyjes & Steven Spielberg

 

Le réalisateur, devant langoisse palpable des jeunes comédiens qui ont conscience de jouer désormais dans la cour des grands, délaisse au final toute répétition et décide de fonctionner à linstinct.

Psychologue dans lâme, et afin de ne pas soumettre les acteurs au traumatisme de la séparation des deux surs, il souhaite tourner si possible cette scène en une seule priseil isole chacun des acteurs avant de tourner la scène, sentretient patiemment avec eux, puis lance finalement la séquence où limprovisation a souvent son mot à dire.

En résulte des plans dune intensité incroyablela séparation des deux surs par « Monsieur » en est le parfait exemple. Il exige de Glover de tout faire pour séparer les filles, et des deux surs, de tout faire pour ne pas se laisser séparer lune de lautre. Il met en place ses caméras, prépare minutieusement la scène et laisse faire ses comédiens qui nous livrent alors une prestation déchirante, et dun réalisme incroyable. La scène est dune telle violence psychologique quil va consoler lui-même le trio après la séquenceles deux surs sont en pleurs, et Glover a bien du mal à se remettre de cette scène, quil redoutait avant même de la tourner. Mais cela fonctionneLe malaise est palpable, limplication omniprésente, et lefficacité optimaleet je défie quiconque de ne pas avoir de frissons ou de larmes durant cette scène.

A noter également de très nombreux plans sur la boîte aux lettres. En effet, et sur une période de plus de 30 ans, cette boîte restera la même, et sera le témoin immobile du temps qui passe. Tout comme Celie, dont elle peut être considérée comme son double finalement, elle restera aussi vide que le cur de Celie, se dégradant au fil du temps, vieillissant, prenant des coups, cabossée, attendant vainement des nouvelles de sa sur qui lui avait promis que seule la mort pourrait lempêcher de lui écrire. Personnage à part entière du film, voici une belle idée scénaristique qui méritait dêtre ici mise en avant.

 

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Pour ceux qui ont eu le courage de lire une fois de plus un de mes pavés, vous aurez compris, je pense, que La couleur pourpre est pour moi un film primordial, essentiel, et qui reste très certainement mon préféré, non seulement dans la filmographie de Steven Spielberg, mais également en général.

Je me rappelle encore très nettement le jour où je suis allé le voir en salle, à sa sortie, dans un cinéma de Paris du côté de lOpéra Bastille. Nous nétions que six dans la salle, alors que le film était sorti le jour même. Déjà fan de Spielberg à lépoque, je métais précipité en salle pour voir ce quil avait bien pu nous concocter. Jen suis ressorti, totalement retourné. Quelle claquemoi qui était resté sur un univers démerveillement et de magie, voilà quil me plongeait dans une fresque historique, une saga émotionnelle sans précédent pour moi. Un enchantement de tous les instants, des images sublimes à la photographie lumineuse, des acteurs impliqués et sincères, une musique populaire qui colle aux images comme rares ont su le faire, une histoire déchirante dune beauté quasi mystiqueJe navais rien trouvé à lépoque, et encore moins aujourdhui après lavoir revu maintes fois en DVD, qui puisse ternir une uvre remarquable sur tous les plans.

Habile mélange dhumour et de drame, le film est un de ceux qui prend aux tripes, et qui vous marque au fer rouge, tant la puissance vous submerge.

A travers la musique qui délivre son message de langage universel, le film nous fait donc oublier toute xénophobie primaire envers nos voisins, et rend hommage de la plus belle des manières à lêtre humain en général. Sombre mais teinté despoir, le film arrive presque à nous faire rêver dun monde meilleur.

Assurément une belle leçon de cinéma, mais aussi une grande leçon dhumanité que je ne suis pas près doublier de sitôt. 19/20

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Whoopi Goldberg & Steven Spielberg

  

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Retrouvailles

 



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sonnerie portable gratuit 03/09/2011 17:07

dés que l'on parle d'empire, je suis présent :)

borat8 01/03/2010 19:02

ça dépend.Moi j'adore Watchmen et Sin City qui sont ultra fidèle à l'original.

kschoice 01/03/2010 18:17

Il y a toujours des différences entre l'oeuvre originale et l'adaptation. On revient sur le débat 100 % fidèle, et pas beaucoup d'âme , d'intérêt, et la volonté du cinéaste d'imprimer sa marque à une oeuvre qui n'est pas la sienne. De quelque manière que ce soit, l'adaptation soufrira de la comparaison, alimentant le respect des uns pour la fidélité et le déni des autres pour le manque d'originalité et de personnalisation, ou vice versa...

borat8 24/02/2010 20:14

J'aime bien les Asterix,Gaston,Leonard ainsi que les profs,Kid Paddle et Titeuf.La série ne reprenait pas tout les éléments du récit.J'ai remarqué cela sur Le lotus bleu.

kschoice 24/02/2010 19:17

Eh ben écoute, niveau BD j'en ai lu pas mal quand j'étais plus jeune, et Tintin en faisait bien sûr partie, mais ce n'était pas ma BD préférée. Je crois bien que j'ai bien du tous les lire, mais je préférais déjà Rahan, Alix, ou encore Astérix ou Gaston Lagaffe. Il y avait aussi Achille Talon et Léonard aussi qui me plaisaient bien.
Et certainement bien d'autres dont j'ai oublié le nom. Mais pour en revenir à Tintin, il faut bien avouer que les diverses adaptations en dessins animés ou en épisodes télé n'étaient pas des plus réussies. Reste à voir ce que le projet va donner.